Parfois, les œuvres survivent à leurs auteurs. Au Louvre, vous découvrirez de magnifiques tableaux dont le peintre n'est pas passé à la postérité. Parmi eux, le saisissant Gabrielle d'Estrees et une de ses sœurs, une œuvre de l'école de Fontainebleau peinte à la fin du XVIe siècle, vers 1594. Extime Travel vous invite à percer l'un des tableaux les plus énigmatiques du musée.
Gabrielle d'Estrees et une de ses sœurs est une huile sur panneau de chêne de 96 cm de hauteur sur 125 cm de largeur. Un immense rideau de soie rouge s'ouvre sur deux personnages : deux jeunes femmes dénudées, debout dans une baignoire. On imagine celle-ci remplie de lait ou de vin, pratique fréquente à l'époque, ces deux produits étant alors réputés pour leurs vertus bienfaisantes. Un drap d'un blanc clair est jeté sur la baignoire, usage courant pour atténuer la morsure du froid de la porcelaine.
Les deux femmes dévoilent leurs charmes. Celle de gauche serait Julienne d'Estrees, duchesse de Villars. Elle pince le sein de l'autre personnage, sa sœur Gabrielle d'Estrees, laissant négligemment reposer son bras droit sur le rebord de la baignoire. Gabrielle demeure immobile, un sourire mutin et énigmatique aux lèvres. Du bout des doigts, elle tient un anneau. Il pourrait s'agir de l'anneau du couronnement que le roi Henri IV lui offrit le 2 mars 1599, provoquant un immense scandale à la cour. Son autre bras repose lui aussi sur le bord de la baignoire.
Les deux sœurs, au port altier, ne portent pour seul apparat que des boucles d'oreilles rehaussées de perles, unique témoignage de leur rang. À l'arrière-plan, une couturière ou une nourrice s'affaire. Un feu brûle dans la cheminée, et un tableau, représentant vraisemblablement un homme nu, est accroché au montant de l'âtre.
Le tableau possède une charge érotique à la fois troublante et mystérieuse. Pour certains, le mamelon de Gabrielle témoignerait d'une grossesse ou d'un accouchement récent. Elle donna en effet naissance, en juin 1594, à un garçon considéré comme le fils naturel de son amant Henri IV. Dans cette lecture, la couturière de l'arrière-plan coudrait des vêtements pour le jeune César, et le pincement du téton renverrait au lait maternel plutôt qu'à une quelconque charge érotique. L'arrière-plan plus sombre serait alors un douloureux présage de la mort prochaine de Gabrielle.
Si la symbolique est forte, les interprétations varient. L'œuvre serait simplement la dernière d'une série consacrée aux maîtresses d'Henri IV. Le titre Gabrielle d'Estrees et une de ses sœurs serait alors trompeur : il ne s'agirait pas de la sœur de Gabrielle, mais d'Henriette d'Entragues, qui succéda à Gabrielle comme favorite du roi.